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Le scénario de vie

Conférence du 7 juin 2019 – Sallanches - Haute-Savoie

Sommes-nous aussi libres que nous pensons l’être ? Éric Berne, le père de l’Analyse Transactionnelle (*) était convaincu du contraire. Pour lui, nous sommes les marionnettes de décisions que nous avons prises dans notre enfance. Pire encore, ajouta-t-il, nos parents comme certains événements les ont renforcées. 

La figure la plus emblématique du cinéma susceptible de nous aider à nous représenter la façon dont fonctionne un « scénario de vie » est sans commune mesure celle du Serial Killer. Le tueur (ou la tueuse) répète des crimes  selon un modus operandi comportant les mêmes rituels (sa signature) qu’un ou une profileuse de la police tente de décrypter. Au fil du récit, le spectateur comprend que de graves traumatismes et maltraitances infligés dans l’enfance (en général par des pères, grands frères, beaux-pères cruels ou des mère perverses) sont à l’origine de ces schémas répétitifs. Enfin, une fois arrêté, le personnage explique qu’il ne peut pas faire autrement : une force incontrôlable le domine le contraignant à tuer. En agissant de la sorte, il ne fait que tenter de réparer ses blessures, obtenir des signes de reconnaissance (être célèbre, se venger de la société, des femmes, ect).

Avons-nous tous un scénario ?

Oui, d’après Eric Berne. Mais rassurez-vous, cela ne fait pas nous des serial killers !!! Ils sont d’ailleurs extrêmement rares dans la vraie vie. En revanche plus nombreux sont les Serial Lovers ou les Serial Chieurs ! Gardons simplement en mémoire le processus à l’oeuvre : notre scénario de vie nous pousse à répéter un mode opératoire fait des mêmes comportements, pensées et émotions dans tout ou partie de notre vie. Ce peut être spécifiquement en amour, en amitié, au travail. Par exemple, Paul a une vie affective épanouie mais sa carrière professionnelle, elle, est chaotique. Sitôt qu’il pense pouvoir crier victoire dans ses projets, il fait faillite. Pour lui, l’histoire se répète depuis vingt ans suivant un scénario très précis : il rencontre une personne de “confiance” et s’associe. Quelques mois passent et des conflits de pouvoir apparaissent. La fin est identique à chaque fois : la société est dissoute. Paul doit cesser son activité persuadé, encore une fois qu’il est victime d’un monde où “on ne peut compter sur personne”.

Quand bien même nous n’avons pas été maltraités, l’origine de la construction de notre scénario de vie est à rechercher dans notre enfance. Cela ne nous empêche pas d’entretenir la croyance (ou certitude) que c’est plus fort que nous et l’impression que nous ne sommes absolument pour rien dans ce qui nous arrive mais que c’est le destin qui s’acharne et ce, pour de très obscures raisons. Certains diront :

« je suis maudit (e) !», «ça n’arrive qu’à moi ce genre de choses ! »,

« c’est toujours pour ma pomme ! ».

Inutile de se blâmer puisqu’il s’agit-là de l’adaptation la plus intelligente que l’enfant ait trouvé pour vivre en relation avec sa mère, les personnes en charge de ses soins et de son éducation puis avec l’entourage élargi comme l’école; à cela s’ajoute le paramètre important de l’environnement – sécurisé ou non – ainsi que les événements inhérents à la vie, heureux ou malheureux. Il a été une adaptation, une stratégie de survie, une protection plus ou moins efficace. C’est au final un réservoir de décisions, de conclusions, d’options relationnelles, de directives et de transmissions familiales et culturelles. De la somme de tout cela naît une façon de voir la vie dans sa globalité (sans intérêt, passionnante, effrayante…), de se considérer soi-même (important, nul, incapable …) et de voir les autres (intéressants, mieux que nous, méprisables, dangereux…).

Et cela peut durer une vie entière … ou pas. A tout moment de notre évolution surviennent des réparations comme des validations.  Le petit garçon chétif qui se faisait chahuter et avait pour habitude de se cacher afin d’éviter les coups devient un grand et fort jeune-homme. De Vilain Petit Canard, timide, effacé, gauche, il se transforme en cygne. Sa puissance lui permet désormais de voler plus haut plus loin et il expérimente  le fait de pourvoir prendre l’ascendant sur l’autre.  Il se peut au contraire que son scénario “timide et sans défense” soit validé malgré sa forte stature : pour des raisons qui lui appartiennent ou totalement extérieures à lui (une maladie, un accident, des maltraitances) le beau cygne continue de se sentir, une vie durant, un vilain petit canard. Quelques soient les décisions prises, nos schémas ne sont pas gravés dans le marbre et restent modifiables à tout moment. Contrairement à l’acteur qui, embauché pour tourner un rôle précis, doit respecter le scénario (le script), nous pouvons, nous, réécrire notre histoire.

Et pourquoi pas oser l’improvisation !

 

« Success-story » ou tragi-comédie ?

S’il y a des scénarios tragiques, tristes, sordides où les drames se succèdent aux drames,  il en est aussi des heureux : des histoires comme on les aime au cinéma, love /family stories. Evidemment, on retiendra facilement les plus accrocheurs – positifs ou négatifs – on s’attardera moins sur les « banals » aux trajectoires sans aspérité. « Il/elle a une vie bien tranquille », c’est « une personne sans histoire » dira-t-on. Pourquoi alors parler de « scénario de vie » si l’on ne peut relever aucun problème ni signes particuliers voire au contraire des réussites en chaîne ? Tout va dépendre des raisons profondes et inconscientes qui sous-tendent les choix de vie opérés. Le « propriétaire » du scénario banal ou à succès est-il réellement satisfait de sa vie  ? L’a-t-il consciemment choisie puis organisée ou suit-il inconsciemment un chemin tracé d’avance il y a fort longtemps avec l’interdiction formelle de faire le moindre écart sous peine d’en payer cher les conséquences ?

Deux exemples

Michel Berger et Luc Plamandon ont écrit une chanson célèbre qui illustre ce propos. Elle nous raconte le blues d’un businessman. Il a du succès dans ses affaires, il a du succès dans ses amours, il change souvent de secrétaire mais….. « J’aurais voulu être un artiste » confie-il visiblement avec beaucoup de regret. Malheureusement, la chanson ne nous dit pas l’origine de sa réussite. Imaginons-le en self-made man, un “Petit Poucet” des temps modernes né dans un quartier pauvre et violent que des parents dépassés ont abandonné avec sa fratrie toute entière. Il s’est construit seul, mu par l’envie d’échapper à l’avenir qui l’attend. Or à la faveur de différents événements, il se jure d’y arriver, de s’en sortir, de mettre à l’abri coûte que coûte ses frères et sœurs… Et ça marche, il réussit. Maintenant, nous pouvons tout aussi bien lui prêter le destin d’un fils héritier au nom prestigieux naît pour reprendre un flambeau familial industriel ou financier et qui conduit avec brio son héritage. Et ça marche aussi. Le problème, c’est qu’il aurait voulu être un artiste “pour pouvoir faire son numéro” regrette-t-il.

Devenu adulte, “prisonnier” de ses choix passés, il prend conscience que ce n’est pas vie qui lui convient. 

Autre histoire, celle de Laura. Elle, a un scénario qui la prive d’une liberté, celle d’être « féminine». Le malaise qui l’envahit dès qu’elle tente de se montrer femme aussi désirable que pleine de désirs est insupportable. Elle rêve pourtant d’amour, de fonder une famille mais très vite, lorsque la relation avec les hommes se fait plus intime, elle s’enfuit. Elle reconnait qu’elle a peur sans raison valable mais qu’elle est habitée par une pensée qui agit comme une électrode et lui crie : « tu es en danger !».

Quand les ancêtres s’en mêlent.

Il nous faut remonter jusqu’à son arrière-grand-mère, jeune et belle actrice prometteuse, amoureuse d’un homme marié pour décoder et comprendre l’ensemble des comportements, des pensées et des sentiment qui animent les femmes de la famille de Laura. Si le scénario qu’elles se transmettent les unes aux autres se résumait en une phrase, ce serait :

« être une femme attirante fait courir le risque de rater sa vie ».

Voici ce qui s’est passé.  La jeune actrice se retrouve enceinte de jumelles. Soucieux de préserver sa réputation, le père biologique l’abandonne à son sort. N’arrivant pas à se résoudre à laisser ses filles  à l’orphelinat,  elle renonce à sa carrière d’actrice pour les élever dans le plus grand dénuement aidée par sa propre mère, elle-même veuve d’un homme violent et alcoolique.

Traitée toute son enfance de « bâtarde », bercée par la trahison du père biologique et les exactions de son propre grand-père, impuissante à sauver une mère au cœur brisé, l’une des jumelles, en l’occurrence la grand-mère de Laura se rappelle parfaitement le jour où sa sœur et elle, dans leur langage d’enfant, décident  que « puisqu’il en est ainsi alors nous n’accorderons jamais notre confiance à un homme et prendrons bien soin de ne pas montrer notre féminité ».  Les années passent, les générations aussi, la grand-mère de Laura a elle aussi une fille, la mère de Laura. De cette vieille histoire d’abandon et de pauvreté, il subsiste désormais quelques bribes de discours à la fin des repas  : « Le père de mémé ? Un notable soi-disant…  un salaud, en tous cas… comme beaucoup d’hommes…» et des invectives à l’attention des filles : « Boutonne ce décolleté ! C’est affreux, on va voir tes seins, tu es folle ! Tu veux qu’il t’arrive des ennuis ?!!!  Retourne faire tes devoirs si tu veux pas être une esclave ».

 Scénario quand tu nous tiens !

Ce que ces femmes ont fait sans volonté de faire du mal, bien au contraire, c’est transmettre un scénario de vie protégeant de la honte, chargé de peur et intimant la fuite. Elles ont fait un choix dont le prix à payer est l’absence d’intimité et un rejet de la féminité source de malheur. Laura applique donc à la lettre sans bien savoir pourquoi les directives familiales. Or au scénario de ses ancêtres s’est ajoutée sa propre décision : faire plaisir à sa mère et alléger le fardeau du divorce d’avec son père. Eh oui, encore un homme qui ne remplit pas sa mission.

Elle aurait pu prendre une toute autre route comme Lina, sa petite sœur. En rébellion depuis l’enfance contre sa mère et sa grande sœur qu’elle trouve effroyablement «coincées », elle affectionne la compagnie des hommes. Au grand dam de ces dernières, elle s’entend très bien avec son père qu’elle n’a jamais cessé de voir et adore même sa nouvelle belle-mère, une femme fringante plutôt désinhibée. Mais n’oublions pas : quand le scénario nous tient, on ne peut lui échapper. Lina est-elle aussi libre qu’il n’y parait ? Me croiriez-vous si je vous disais qu’elle a choisi comme carrière de monter sur les planches et de devenir une actrice incroyablement sexy ?

 

(*) Le scénario de vie est la clé de voûte de l’Analyse Transactionnelle, théorie de la communication, du développement et des groupes. Il intègre l’ensemble tous les concepts élaborés par le médecin psychiatre américain Eric Berne (1910 – 1970) qui définit celui-ci comme « un plan de vie élaboré dans l’enfance, renforcé par les parents, justifiés par des événements ultérieurs “.

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